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Maghreb

"Sur les pas de Kateb Yacine" avec Mohamed Kacimi

Mohamed Kacimi, écrivain et dramaturge, prix Sony Labou Tansi des lycéens 2022, revient avec la chanteuse Souad Massi sur sa dernière création théâtrale, qui retrace la trajectoire de Kateb Yacine, figure majeure de la littérature et de la lutte anticoloniale algériennes.

Colonisation et guerre d’Algérie

Benjamin Stora, historien spécialiste du Maghreb, a remis début 2021 au président de la République un rapport sur les enjeux mémoriels de la guerre d’Algérie. 
En janvier 2022, pour répondre à l’une des recommandations du rapport, la Bibliothèque nationale de France et l’Institut du monde arabe organisaient un colloque intitulé « Colonisation et guerre d’Algérie : oppositions intellectuelles ».
Retrouvez la vidéo de ce colloque ci-dessous et sur la chaîne Youtube de la Bibliothèque Nationale de France.

Lire « Réconcilier les mémoires », l’entretien avec Benjamin Stora paru dans Chroniques, le magazine de la BNF. 

En regard, nous vous proposons de reparcourir la trajectoire de Kateb Yacine, grand écrivain algérien et opposant non seulement à la colonisation française mais à l’impérialisme sous toutes ses formes.

Entretien Kateb Yacine

« Kateb Yacine, poète en trois langues » est un film sur Kateb Yacine réalisé par Stéphane Gatti. Disponible sur la bibliothèque numérique Gallica, il comporte de longs entretiens avec l’écrivain.

Mohamed Kacimi, prix Sony Labou Tansi des lycéens 2022

Le dramaturge d'origine algérienne Mohamed Kacimi vient de remporter le prix Sony Labou Tansi des lycéens pour sa pièce Congo Jazz Band, créée en 2020 par Hassane Kouyaté aux Francophonies en Limousin (voir ici une présentation vidéo de la pièce).

Mohamed Kacimi, né en 1955 à El-Hamel (Algérie), est écrivain, dramaturge, journaliste et essayiste.

Après des études de littérature française à Alger, il s’installe à Paris en 1982. Il collabore à différents journaux, dont Actuel, dirigé par Jean-François Bizot, qui lui commande des reportages (notamment sur la guerre en Irak en 1990 et la guerre civile au Yémen en 1994). Après un premier roman publié chez L'Harmattan en 1987, Le Mouchoir,  Kacimi se tourne vers l'écriture théâtrale dont Le Vin, le Vent, la Vie et 1962 (sur l’Indépendance de l’Algérie) sont mis en scène par Ariane Mnouchkine en 1995. Il publie romans (Le jour dernier, 1996), « récit-théâtre » (La confession d’Abraham, Gallimard, 2001), récits (L’Orient après l’amour, Actes Sud, 2009) et pièces de théâtre (parmi lesquelles : Terre Sainte, 2008 ; Babylon City, 2012, Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, 2017 ; Congo Jazz-Band, 2020 ; et tout dernièrement, Sur les pas de Kateb Yacine, produit par "Ecritures du monde", une association de résidences d'écriture internationales qu’il préside.

Ses pièces sont régulièrement programmées au festival d’Avignon et Mohamed Kacimi a reçu en 2005 le prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques de la francophonie.

Mohamed Kacimi (Source : wikicommons)

Lire ici une bio-bibliographie synthétique sur Mohamed Kacimi, à laquelle il faut ajouter sa dernière création, Sur les pas de Kateb Yacine. Nous proposons sur la page Maghreb de ce Portail une interview de Mohamed Kacimi et Souad Massi à propos de cette pièce retraçant le parcours du poète algérien Kateb Yacine (1929-1989), dont nous avons récemment publié un portrait.

Le Prix Sony Labou Tansi des lycéens est né en 2003, à l’initiative de la Maison des auteurs des Francophonies - Des écritures à la scène et du Pôle de Ressources pour l’Éducation Artistique et Culturelle l’Académie de Limoges.

Il est décerné chaque année à l'occasion du festival des écritures francophones Les Zébrures du printemps.

Kateb Yacine : portrait

Kateb Yacine 

" Toute doctrine religieuse ou philosophique aboutit toujours à châtrer le poète qui s'en fait le coryphée. Le vrai poète, même dans un courant progressiste doit manifester ses désaccords. S'il ne s'exprime pas pleinement il étouffe. Telle est sa fonction. Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique ; il est au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. Son drame c'est d'être mis au service d'une lutte révolutionnaire, lui qui ne peut ni ne doit composer avec les apparences d'un jour. Le poète, c’est  la révolution à l’état nu, le mouvement même de la vie dans une incessante explosion. " 

L’action, 11 août 1958, p. 17 (in « Qu’est-ce que le théâtre ? » Entretien avec Kateb Yacine et Jean-Marie Serreau sur Le Cadavre encerclé

Ecrivain, journaliste, militant révolutionnaire, Kateb Yacine est aussi considéré comme l'un des inventeurs de la littérature maghrébine moderne de langue française.

Kateb Yacine est né à Constantine en 1929, dans une famille de lettrés. Il entre en 1934 à l'école coranique et en 1935 à l’école française, comme c’est l’usage dans les familles bourgeoises algériennes de l’époque. Le 8 mai 1945, jeune collégien, il participe aux manifestations de Sétif et assiste à leur sanglante répression par la police et l’armée françaises. Sa famille est touchée, dont sa mère, qui devient folle. Kateb Yacine est emprisonné et ne retournera jamais au lycée. Il se fait docker et journaliste au quotidien Alger républicain, où il publie des articles politiques sur la situation internationale. Le sentiment de révolte contre le colonialisme et le désir d'un éveil national algérien guideront désormais sa vie et son œuvre.
A la même époque il publie, grâce à une rencontre de hasard, son premier recueil de poèmes Soliloques (1946).

À la mort de son père, Kateb Yacine s'exile en France pour subvenir aux besoins de sa famille. Vivant d'abord de petits métiers, des amis parviennent à lui fournir les conditions pour écrire à Paris où il parvient à terminer Nedjma (1956), son premier chef d’œuvre. Avec une matière algérienne, largement autobiographique, et dans un français éblouissant, Kateb Yacine retourne contre la France son arme de prestige : la « grande littérature ». Il aura plus tard cette parole restée célèbre : « Le Français est notre butin de guerre ».
Sa rencontre avec le metteur en scène Jean-Marie Serreau, en pleine guerre d’Algérie, l’oriente vers l’écriture d’un théâtre engagé, qu’il parvient à faire jouer en France, en Europe et au Maghreb (Le cadavre encerclé, 1957, Le Cercle des représailles, 1959). Kateb Yacine retourne en Algérie peu après la fête de l’Indépendance, en 1962. Il reprend ses activités de journaliste, tout en élargissant son engagement de la lutte anticoloniale à lutte anti-impérialiste (Nos frères les Indiens, 1964). Kateb Yacine publie encore Le polygone étoilé en 1966, roman algérien et prouesse stylistique, dans la veine de Nedjma, avant de tourner définitivement le dos à un certain milieu et à certaines préoccupations des « Lettres françaises ».

Après un voyage au Vietnam en 1967 et l’écriture de la pièce L’Homme aux sandales de caoutchouc (1970), Kateb ne sépare plus l’œuvre littéraire de l’action politique. Il décide de s’établir en Algérie à partir de 1971 pour fonder un théâtre populaire en arabe algérien (le « Théâtre de la mer » à Bab El Oued). La littérature devient pour lui l'objet d'une œuvre collective (ainsi sa pièce Mohamed, prends ta valise (1971) a été écrite en intégrant les échanges de vive voix émanant de sa troupe) et le théâtre l’expression publique d’une tragédie nationale, où doit pouvoir se reconnaître le peuple algérien. Son style évolue en intégrant davantage les formes de la langue parlée : « La littérature c'est plutôt la langue vivante que les belles phrases », dira-t-il dans un entretien. Ainsi sa pièce La guerre de deux mille ans (1974) sera jouée en arabe dialectal.
Le socialisme de Kateb Yacine vise autant l’impérialisme extérieur que les forces régressives intérieures à l’Algérie. Ses prises de position en faveur de la cause berbère et de la liberté des femmes, son hostilité à l’égard du nivellement politique par la langue et la religion (« l’arabo-islamisme »), le font exiler en 1978 dans son propre pays et censurer à la télévision.

Après avoir obtenu en 1987 le Grand prix national des lettres, Kateb Yacine choisit de retourner en France. Il meurt de leucémie, à Grenoble, en 1989.

Soliloques

« Ces poèmes ont été écrits lorsque j'avais quinze ans, avant et après la manifestation du 8 mai 1945.
(…)
Un matin, après une nuit blanche, j’ai fait l’ouverture d'un bar. Un colosse blond, coiffé d'un chapeau, m’a rejoint au comptoir. Comme nous étions les deux seuls clients, nous avons engagé la conversation. Il m’a demandé ce que je faisais.
— Je suis étudiant. Mais je n'ai pas envie de continuer. Je voudrais écrire.
— Ah, ça tombe bien, moi je suis imprimeur. Apporte-moi tes poèmes.
Cet homme extraordinaire, mon premier éditeur s’appelait Carlavan. Il était en faillite, après avoir dirigé l’imprimerie du «Réveil bônois», jounal du soir à Annaba. Comme il lui restait un stock de papier, il a décidé de finir en beauté, en publiant un jeune poète inconnu. C'est ainsi qu'il a imprimé «Soliloques» en mille exemplaires qu'il m’a remis, sans rien me demander en échange.
Ces poèmes de jeunesse datent de presque un demi-siècle. On y retrouve deux thèmes majeurs : l’amour et la révolution, dans une première ébauche de l’œuvre qui allait suivre.
En un mot, «Soliloques», ce n'est pas encore «Nedjma», mais c'est son acte de naissance. »

Kateb Yacine, mars 1988, préface à Soliloques.